mardi 29 janvier 2008

Le pont entre deux rives.

Voila plusieurs semaines que je n ai pas mis a jour ce blogue. Eh bien tant pis, ces quelques semaines sont malgre tout assurees de trouver une place bien au chaud dans ma memoire. Il est tres facile de se trouver des excuses, genre, pas d accent ou d apostrophe sur le clavier (je sais, c est tres dicret tout de meme). En periode d apprentissage, j en suis venue a la conclusion qu il est mieux de revenir a l ecriture malgre l imperfection et l inconstance, car imperfection et inconstance ne sont-elles tout de meme pas mieux qu absence? Peut etre que l imperfection des toilettes turques et l inconstance de papier-cul dans ce pays ont finalement repondu a ma question.

Me voici a Rishikesh, ville sacree d Inde, nichee dans l Himalaya. La ville est separee en deux par le Gange, tres pur a cette hauteur; sur les rives, le sable est blanc comme de la neige. Des escaliers de pierre guident le pieton de temples en Ashrams (si nombreux ici que c en est completement surrealiste - autour de 350, on m a dit, dans une ville pas plus grosse que Jonquiere), de patisseries allemandes en magasins de pierres precieuses. C est pratiquement tout ce qu il y a ici. C est LA ville de hippie. L enscens embaume toute la ville, et des chants religieux se font entendre depuis la moindre petite ruelle. Un peu partout, des gens vendent du pop corn ou des arachides, et des sadus en robe oranger vous disent en joignant les deux mains, assis sur le sol a cote des vaches. Une personne sur deux a le front marque d un point rouge ou oranger, signe de la benediction d un guru ou d une visite dans l un des nombreux temples consacres a Shiva. La nuit, quelques lumieres scintillent dans les montagnes. L alcool n est pas permis ici, mais Hari (guide exceptionnel specialise dans le trekking) trouve toujours le moyen de se procurer du rhum ou de la biere en envoyant un message-texte a son cousin eloigne (treeees cute, d ailleurs).

Par l intermediaire de Hari, justement, j ai rencontre Valerie, sa femme, guide elle aussi, qui a eu le courage de quitter le Quebec pour vivre dans une famille Indienne et d y elever une adorable petite fille nommee Shanti (Paix, en hindi - ou peut-etre en sanskrit?). Egalement, lors d une soiree rhum and coke, Hari m a presente sa cliente quebecoise et deux nouveaux amis rencontre ici, l un britannique d origine, l autre, Indien ayant vecu en Grande Bretagne (parlant d inconstance et d imperfection... desolee si je suis un peu difficile a suivre).

Lors d une discussion enflammee, j ai decouvert un humour a l Indienne, beaucoup moins poli que je ne l aurais cru.

Au Quebec, on a les jokes de blondes et les jokes de Newfies. En France, ce sont les jokes de belges. En Inde, ce sont les jokes de Sikhs (turbans), qu ils appellent affectueusement (aloo). La raison: partout, partout dans le monde, on trouve a la fois des Sikhs et des patates.

Donc, une joke de patates que voici (je tiens d ailleurs a preciser que les Sikhs ont eux-meme rediges les reccueils les plus volumineux de ce type de blagues, faisant preuve d une auto-derision absolument exceptionnelle, dignes des quebecois):

Quatre personnes se retrouvent a discuter en se demandant quelle est la chose la plus rapide au monde. Le Catholique suggere le clignement d un oeil. Son ami Musulman propose plutot les nombreuses connections possibles dans le cerveau, bien plus rapides que quoique ce soit d autre. L Hindou les corrige, ayant la conviction que la lumiere soit l entite le plus rapide dans tout l univers.

Monsieur Patate interrompt: .

Les trois autres sont ebahis:
- C est pas complique: l autre jour, j ai pas eu le temps de penser, de cligner des yeux, d allumer la lumiere... c est sorti. >

...Il y en a des moins gentilles, je raconterai a mon retour a qui n est pas decourage.

A un autre niveau de conversation, j ai eu l occasion de poser des questions qui me brulaient les levres... et les reponses m ont etonnee.

Vekas fait rayonner sa culture et sa foi hindouiste derriere un fort accent britannique. Il parle de Durga, deesse reliee a Shiva, Dieu de la destruction et de la procreation. Parvati, le nom Indien que K.D. a gentiment choisi pour moi, en est d ailleurs une incarnation (K.D. est mon autre guide plus-meilleur-guide-du-monde, avec qui j ai parcouru la region pour environ deux semaines). Durga, dans sa forme la plus redoutable, est presentee avec huit bras, chevauchant un tigre.

Je ne peux me retenir de partager a mon interlocuteur un questionnement qui subsiste en moi depuis plus de deux semaines: < Les divinites hindouistes sont representees de maniere bien precise, voir tres personnifiees, avec huit bras, ou une tete d elephant, ou des serpents dans le cou... avec tout mon respect, si tu ne consideres pas ces traits comme des allegories ou des metaphores, mais que ta foi te dit que tes dieux ont reellement un physique aussi identifiable, peux-tu bien m expliquer pourquoi? >

Avec un grand sourire, il me repond tout simplement, avec une gestuelle tout a fait complementaire a son propos: < Tu es Quebecoise, mais maintenant, tu es Indienne aussi. Tu es a la foi une femme et une voyageuse, tu portes en toi la tristesse, la joie, la peur, le courage, bien d autres choses encore... Imagine combien tu as de bras pour tenir chaque personnalite dans une main. >
Wow. Quelle reponse.

Un peu plus tard, il me demande si je sais pourquoi les vaches sont sacrees. Evidemment, je lui reponds que je l ignore. Il m explique ceci:

< La premiere valeur de l Hindouiste est l amour et le respect que tu portes a tes parents.

- ... mais ne crois-tu pas qu il existe sur terre des parents cruels?

- Tout a fait. Et il existe egalement des enfants abandonnes a la naissance, ou dont les parents quittent ce monde en leur laissant la vie.

- Ou est le point, alors?>

Il me pose un sourire enigmatique.

< Ces enfants qui sont seuls a la naissance... Qui alors pourrait bien les nourrir... les allaiter? >

...Bien sur.

La vache.
Immanquablement associee a une figure maternelle dans ce merveilleux pays.

Meme si les questionnements demeurent bien presents (j espere, d ailleurs, qu ils ne cesseront jamais), je n ai pu que remercier Vekas d avoir si bien contruit ce pont entre deux rives, celui qui m a reellement permis de recevoir l Hindouisme, pour la premiere fois.
Se retrouver face a des differences si fondamentales dans le mode de vie, les croyances et les valeurs confronte a quelque chose d assez inattendu: sa propre rigidite. Parfois, un minimum de diplomatie peut mener a d encore plus grandes recompenses que les confidences qu elle accueille. J ai ainsi experimente un peu.

Traverser le pont de Rishikesh, celui qui traverse de fleuve sacre, est une experience decrite comme tres spirituelle. Andre Harvey a dit, si je ne m abuse, quelque chose comme: .
Je pense commencer a saisir l impact de cette phrase.

lundi 3 décembre 2007

le chat de l'aiguille



*NB: Le prochain billet est un peu sarcastique, faut pas tout prendre au pied de la lettre... sinon c'est plate.

***

« Non? Personne ne peut réciter le verbe être au passé? »
Gros silence.
Je commence à écrire les déclinaisons des verbes sur le tableau blanc, marqué pour toujours des leçons antérieures, et voilà que le pauvre marqueur que j’aggrippe de ma main moîte rend l’âme. La sueur me coule sur le front, je ris nerveusement en attendant qu’un ange vienne à mon secours.
Intervention divine, une gentille Britannique assise dans la première rangée part en quête d’un autre crayon. Becky est en faite le professeur de qui je prends la relève; suite à mes menaces de suicide, elle a gentiment accepté d’assister à mon premier cours.
Pendant qu’elle travaille à sauver mon honneur, je meuble une conversation idiote comme si je savais pertinemment ce que j’étais venue enseigner. La préparation de ce premier cours ne m’aurait pas mérité le titre de prof du mois, car je n’avais aucune idée du niveau général de ces étudiants – d’âge adulte – ni de la structure du cours offert gratuitement par l’organisme pour lequel j’étais bénévole. J’appris plus tard que celle-ci s’organisait un peu comme une course à relais; je n’avais qu’à ne pas enseigner la même chose que le prof d’avant - prof qui pût bien être Russe, Danois ou Japonais, et baragouiner l’anglais aussi-peu-près-euh-ment que moi. L’art de l’à-peu-près est d’ailleurs très bien maîtrisé dans cet établissement. J’acquière des connaissances en la matière à chaque jour.
Quoiqu’il en soit, j’avais eu un sal mal de cœur toute la journée, ici tout le monde s’échange les germes, s’il y en a un de malade, on se passe la poque. J’avais plus ou moins réussi à récupérer durant l’après-midi, je faisais plein de cauchemars dans lesquels j’enseignais l’anglais à grands coups de «steak», «toaster» pis «yes sir». Adrénaline oblige, j’affronte le cauchemard.
Becky revient avec une généreuse poignée de marqueurs, comme pour me donner une tappe dans le dos, avant de s’éclipser pour une raison que je n’ai pas saisie (à cause de la panique).
Je me remets au verbe to be.
J’ai des flashbacks de ma première année au Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie, je me dis c’est peut-être la rétrospective de ma vie qui commence, avec l’épisode de la Chinoise et la tarte aux pommes, la fois où j’ai failli m’évanouir en classe en réalisant que j’avais manqué un premier cours de chant, et ce premier cours d’anglais, qui aurait tout aussi bien pu être un cours d’Arabe que j’aurais pas fait la différence. J’avais toujours peur de couler un cours, de me faire chicaner par quelqu’un. Ici je n’ai pas peur de ni l’un ni l’autre, je porte le poids de mon ridicule sur mes seules épaules.
Je parle en rond, j’essaie de meubler les minutes en épuisant mon sens du tac-au-tac, donnant autant de gaz que possible à l’inspiration.
Deuxième intervention divine : Tuan interrompt le cours pour venir s’asseoir à la place délaissée par Becky. Il tâche de se faire le plus discret possible, mais quand il entre dans la pièce, il y a une aura fluo autour de lui. Il paraît, par ailleurs, que le stress est à la base un mécanisme qui assure la survie de l’individu en situation de danger; par conséquent il augmente le rythme cardiaque, fait dilater les pupilles et les tympans (mettons) – j’aurais pas pu le manquer, finalement.
Tuan est le gentil bénévole vietnamien dont la tâche est de me faire pratiquer la langue de Monocle’Ho et de me traîner un peu partout en ville. Mon supporteur en titre est venu porter un regard bienveillant sur ma classe, parce que c’est le plus fin Vietnamien du monde. Je regarde –très discrètement- ma montre, jusqu’à pouvoir dire, avec un soulagement contenu au mieux de mon pouvoir : « Je pense que c’est assez pour aujourd’hui. »
Aucune réaction.
« Vous avez travaillé trèèèès fort, donc, pas de devoir ce soir. »
Personne ne bouge.
C’est fiiiiiiiniiiiiii, pitié, allez vous-en.
Tuan n’a qu’à dire trois mots pour que tout le monde disparaisse comme des mouches. Je suis spécialiste dans l’art de me faire sauver la vie, ici.

Pourquoi je me suis engagée là-dedans?
Le sentiment d’utilité demeure pour moi un besoin, issu peut-être d’une culture de performance, mais qui s’avère toujours persistant dans les présentes conditions. Il se trouve que j’ai toute une montagne à escalader avant d’en arriver à ça, l’utilité. Sur la route vers l’or, effectuer une tâche concrète s’avère déjà un début – ce que l’enseignement, comme nouvelle activité bénévole, pourrait constituer, me suis-je dit. Je m’attendais à prendre un funiculaire, disons que j’ai juste recommencé à grimper la montagne par un versant moins apic. Satisfaction personnelle, tu repasseras dans un mois, s’il te plaît… Parce que si je ne maîtrise pas parfaitement l’anglais, et pas du tout le vietnamien, il y a un troisième langage que je dois absolument apprendre en ce pays. Je commence à peine à en saisir quelques bribes.

Chaque fois que je me présente au Friendship Village, c’est-à-dire l’orphelinat dans lequel vivent des enfants (et des moins enfants) affectés par l’Agent Orange, non seulement je ne suis jamais attendue, mais je n’ai jamais de tâche assignée. J’atterris au beau milieu d’une classe de mon choix (elles sont toutes bien différentes), et j’entre dans la danse. Du moins j’essaie.
Un jour je me présente pour la première fois dans l’une d’elles, dont la moyenne d’âge doit se situer autour de dix ans. Il est environ huit heures trente du matin, la lumière dans la pièce est magnifique, et le silence, criard. L’enseignante, très belle femme probablement dans la mi-vingtaine, prend une élève en particulier, l’enroule dans le Saran Wrap avant de la traîner dehors et de l’asseoir sur un cabaret. Mais qu’est-ce qu’elle va lui faire, que je me dis, mais qu’est-ce qu’elle va lui faire.
Eh bien, elle sort une paire de ciseaux, et se met à lui couper les cheveux.
Pendant ce temps, la douzaine d’autres élèves, assis autour d’une grande table rectangulaire, ne fait absolument rien. Je me casse les méninges pour les distraire au mieux de mon possible. Je passe de l’un à l’autre et je baragouine «c’est quoi ton nom» avec un accent qui saigne du nez.
J’interromps l’un d’entre eux, tout petit sur sa chaise roulante, en pleine séance de gribouillage (par gribouillage, j’entends vraiment : art très, très abstrait). Sans un mot, il saisit subitement mon poignet de l’une des minuscules choses qui tenait son crayon, découvrant l’alternative bien plus amusante de barbouiller par l’intermédiaire de moi. Il est en contemplation continue devant les traces que je laisse sous sa direction, et moi, j’entre dans une quasi-méditation. Ce sont les pleurs d’un autre enfant dans la classe qui me réveillent subitement; son camarade venait de le frapper dans le dos (ça semble être une habitude très répendue ici). Attention : ces pleurs-là, ce sont des pleurs qui méritent des gros câlins, des bonbons, des fleurs, des cartes de hockey. Le visage de cet enfant, qui doit m’arriver entre le genou et la hanche, s’avère probablement le plus expressif qu’il ne m’est jamais été donné de voir. Je ne peux pas dire grand chose pour me rendre utile, alors je le chatouille. Aussitôt que mes mains deviennent des araignées dans son tout petit cou, il se met à rire comme s’il n’y avait jamais eu bobo, et ses yeux rejoignent ses lèvres par les extrémités. La prof revient avec la petite fille, qui essuie la galaxie de cheveux qui ont survécu au Saran Wrap. Tout le monde applaudit, et c’est le tour d’un autre, bien malgré lui.
La tension monte. Trois élèves se mettent à assommer celui dont les yeux se dirigent dans des directions opposées, au beau milieu des légos. Je me rendrai bien compte, au fil de la journée, que c’est toujours de sa faute à lui, peu importe bien quoi. Il n’a pas tout à fait l’air sur la même planète que les autres – en faite, justement, chacun est sur une planète différente. Le pauvre avance au ralenti, parle au ralenti, regarde au ralenti – pour ce crime, il en mange toute une, à matin, à midi, après-midi. Je suis pétrifiée, j’ignore ce qui se gueule dans cette classe en Vietnamien, je ne suis capable de retenir aucun geste.
Il y a un grand maigre au fond de la classe qui ne dit rien et qui ne fait rien depuis des heures. Pas moyen de le faire bouger ni de le faire sourire. La planète prof parle au cellulaire, la discussion est passionnante. Aussitôt qu’elle raccroche, quelques directions millitaires, on tasse tables et chaises aux extrémités de la pièce, on s’aligne en deux belles rangées bien droites. Gossage avec le radio-cassette, c’est l’heure de l’exercice : Madame la dj fait jouer environ quatre fois la même toune pop (du genre qui jouait au mini-putt de Chibougamau, au début des années 90), tout le monde se brasse les foufounes. Encore une fois, le grand maigre qui ne sourit pas et ne parle pas trouve un moyen de s’asseoir dans un coin. Je fais encore équipe avec les toutes petites mains de mon ami en chaise roulante pour le faire danser un peu, quand même. Olé. Pour terminer l’après-midi en beauté, on vide trois gros bacs de légos sur la table, et que s’amusent ceux dont la dextérité est suffisante.
« Chante une chanson », me demande le professeur, deux ans plus tard, quand elle remarque ma présence.
Euh. Minute…
On me regarde avec des yeux ronds. Ok d’abord : « Je ne veux pas travailler, je ne veux pas déjeuner, je veux seulement l’ouuuuuublier, et puis, je fume. »
…ça me vient comme ça. Je peux bien m’amuser un peu; il ne faut surtout pas compter sur le pouvoir des mots, en ces lieux.

Ça, la classe de broderie me l’a bien appris.
Il se trouve que des adolescents handicappés par l’Agent Orange s’attablent ici devant de grandes toiles tendues comme la surface d’un tambour, et trait par trait, fil par fil, ils donnent texture à des dessins typiques qui serviront de petits napperons, prendront la forme d’une toile. Ça a l’air très facile, comme ça. Minute.
Commençons par rentrer le fil dans le chat de l’aiguille. Non, pas un fil. Deux fils.
On fout de la bave partout à essayer d’éfiler ça, on chiale pas, on est une grande fille. Deux minutes. Cinq minutes. Quinze minutes. Mon chat a les poils hérissés, mais il ne veut pas laisser rentrer les fils. Un jeune homme m’enlève gentiment l’attirail des mains avant qu’elles ne deviennent des passoires, et se donne pour mission de m’enseigner the méthode. En un tournemain, il fait danser l’aiguille dessus et dessous la toile, produisant un agréable son percutif. Sa méthode d’enseignement est très efficace, pour une fois, j’ai réellement l’impression de communiquer au complet, sans ambiguité. Dirige l’aiguille sur le dessus de la toile avec ta main gauche, rattrappe-la dessous avec ta droite, prévois ta lancée pour la refaire émerger au bon endroit, et recommence. Non pas comme ça. Calcule un peu l’angle, arrondis tes courbes, sature la surface, lisse les traits. Tout est question d’harmonie.
« C’est quoi ton nom? », je lui demande.
Désolé, je ne peux répondre à cette question, je suis sourd-muet. Je pense que tu peux te débrouiller seule, maintenant. Si ça ne te dérange pas, je vais aller faire un tour au fond de la classe, rendre visite à mon amie, la p’tit cute.
Je tente de m’attarder seule à ce superbe travail de précision, non sans lever les yeux pour le voir discuter avec une magnifique adolescente. Tous deux poussent de temps à autres des cris d’enthousiasme, qu’ils n’entendent ni l’un ni l’autre.

Je reviens m’atabler à côté de cette même jeune beauté le lendemain. Avec un sourire généreux, elle prend finalement l’initiative de rentrer le fil dans le chat pour moi.
Avec de grands yeux expressifs : mais qu’est-ce qui est arrivé à ta main?
Je me suis réveillée avec une famille de piqûres, j’imagine qu’il y a des puces dans mon lit…
Tu n’es pas mal du tout, en broderie!
Je fais mon possible… c’est ton ami, là, qui m’a appris - j’pense qu’il te trouve de son goût, d’ailleurs.
Lui? Naaaaah…
Elle rougit.
Soudainement, un élan, je me sens privilégiée d’être dans cette classe. Privilégiée d’apprendre à parler sans mots, d’avoir des échanges si purs bien que si brefs.

Privilégiée mais toujours pas utile.
C’est ici qu’entre en jeu cette maudite confusion. Elle veut tester mes crampons, faut croire, en revenant à l’improviste comme la grippe aviaire. Elle doit se dire que sans elle, le voyage doit manquer de piquant, pourquoi ne pas me servir une soupe relevée à base de doute qui brûle la gorge. Pourquoi ne pas tailler mes journées en forme de point d’interrogation, une fois de temps en temps.
Elle danse une valse comme si elle jouait au hockey. Elle fait des sals coups de cochons, mais parvient à se faire salement respecter. Elle peut surtout m’assurer qu’aucune bonne journée n’a le pouvoir de graver dans mon esprit un sens –unique-, ni à mon voyage, ni au Vietnam. Surtout pas au monde, come on. Et c’est de là que tient sa force.
Elle est un peu bitch, en faite.

Je reviens une troisième fois dans la classe de broderie, il fait chaud et j’en ai marre de porter ces foutus cotons ouattés au nom de la sobriété. Je m’asseois n’importe où, à côté de ma mauvaise humeur du jour, et j’essaie de rentrer les deux foutus fils dans le chaaaaat.
Je me mets à retrait, pour pas qu’on m’aide. Je vais bien FINIR par y arriver, torrieux.
Une minute.
Deux minutes.
Cinq minutes.
On se caaaaalme.
Vingt minutes.
On rit de moi à gorge déployée, je me sens comme mon chien Mafalda quand on lui met une guirlande de Noël dans le cou, et j’ai encore plus chaud que quand je suis rentrée. J’aimerais beaucoup lire la biographie de celui qui a dit le premier: « le ridicule ne tue pas ». Soit ce type a survécu à une honte épouvantable, soit il s’est simplement amusé toute sa vie à baver le monde avec sa niaiserie de phrase. C’est CLAIR que le ridicule tue pas. Y’a PLEIN de choses qui tuent pas pis qui sont PAS L’FUN. Une bonne grippe d’homme, par exemple. Ou ne pas être capable de faire un casse-tête (à court ou à long-terme).
Une demie-heure à gosser.
Je commence à sentir tout ce que j’ai d’impatience en moi se condenser, suer par tous les pores de ma peau, créer autour de moi une aura bourgogne, épaissir le sang dans mes veines comme du lait concentré (les Vietnamiens mettent ça dans leur café… c’est pas mauvais, mais faudrait que j’arrête d’en abuser, ça doit nécessairement augmenter mon rythme cardiaque).
C’est super la broderie. Mais il y a des journées où, franchement, ça M’ÉCOEURE.
Et l’idée que certaines personnes ne feront que ça toute leur vie… Ce n’est pas pour moi un joli poème coiffé d’un chapeau conique. Pareil pour les légos, ou le coloriage. Je me demande c’est quoi l’avenir.
« C’est beau que tu ailles faire de l’aide humanitaire ». Euh, pardon? J’aide qui, ici? C’est moi qui la reçoit, l’aide humanitaire. Je ne fais qu’apprendre à vivre.
Je ne crois pas laisser de traces derrière moi – non pardon, laisser des traces, c’est très orgueilleux comme concept, ça fait très « Marilyn Monroe a pilé sur ce trottoir pas sec ». Disons plutôt : est-ce que je vais repartir avec toutes ces images, tous ces apprentissages, sans avoir eu la satisfaction d’un échange? Est-ce que j’aurai fait quelque chose de bien à ces élèves que je serais sensée aider, autant qu’ils auront pu le faire pour moi? La confusion porte à bout de bras une pancarte d’encouragement pour le camp du : «NON».
Et j’ai l’impression que c’est pas juste.
C’est pas JUSTE.
De QUOI tu parles, aide humanitaire. Je suis la seule ici à ne pas être capable de rentrer un tabarnouche de fil dans une tabarnouche d’aiguille.
J’en ignore tellement sur ce qui se passe ici. Et j’ai bien peur que quand je quitterai ce pays, j’en ignorerai bien davantage.
J’ai une envie vicérale de me téléporter de cette classe à mon appartement, d’enterrer toutes ces pensées sous de la musique forte, de danser dans mon salon, me rendre à pieds au cinéma du Quartier Latin, voir un film en Français s’il-vous-plait, m’effourer sur mon futon et allumer ma shisha, prendre un bain, sécher mes cheveux au SÉCHOIR et porter des robes à bretelles, me cuisiner un panini pesto-brie-végépâté, avec un shake soya-bleuets. Plein les REINS du riz blanc, du café en sachet et des toasts pinuts-marmelade. Plein les chakras de faire un inventaire de ma vision du monde.
La confusion est en crise d’hyperventilation.

Je prends une grande respiration.
Ça sent le Vietnam… la fumée, les palmiers, le savon à la rose.
Les aiguilles font un magnifique bruit de tam tam autour de moi.
C’est pas toujours facile, je me dis. Alors j’essaie de penser à quelque chose de drôle. Moi, en l’occurrence.
…je ne me suis jamais attendue à ce que ça soit évident. Voyons dont.

Et à ce moment PRÉCIS, ULTIME intervention divine.

Je l’ai eu.
J’ai rentré les deux fils dans le chat de l’aiguille.

Ce langage que la vie m’enseigne, il s’appelle patience.

… En attendant, ben…
… essayons d’enseigner l’anglais.

jeudi 22 novembre 2007

Hommage à Martial



Dans les derniers jours, mes mains ont fait la grève du clavier. La confusion, peut-être. L’émotion, beaucoup. On dirait que les événements ont pris plus de temps que d’habitude avant de se transformer en péripéties (oui, il y a une bonne différence… pour laquelle mes mains sont bien capricieuses).

J’ai pris tout de même le temps d’écrire un hommage à mon oncle Martial.

Mononc (en France, on dit «Tonton», savais-tu ça?) :
Si tu n’as jamais ressenti de remord à m’attacher sur une chaise avec du gros tape gris, tu as tout de même eu pitié du fait que je n’étais pas capable de faire du bicycle à deux roues, à l’âge de neuf ans. Chibougamau c’est petit, tout le monde riait de moi, mais malgré la honte, ça me prenait mes deux petits helpers.
Un soir, t’étais venu souper chez nous, je pense même qu’on mangeait des patates jaunes (maman, quand je reviens, s’te plaît, fais-moi des patates jaunes…), tu m’as dit quelque chose du genre : « On part dans une demie-heure, on revient dans une heure, pis tu vas savoir faire du vélo. » J’ai avalé mes patates dans le mauvais trou, j’ai ri de toi, pis j’ai répondu : « Toute ma vie (de neuf ans) on a essayé de m’enseigner ça. Si personne n’a jamais rien obtenu de moi, je vois pas pourquoi tu ferais mieux. »
T’as mis le petit véhicule dans le gros et tu m’as amenée dans le stationnement de l’Aréna, tsé, là où y’a plein de garnotte (je parlerai pas des tessons de bouteilles). Tu as pris les deux extrémités du vélo, mon cœur s’est mis à battre vite vite vite, t’as donné un swing, tu m’as OBLIGÉE à pédaler. J’ai alors découvert que, oui, j’étais capable de trouver l’équilibre avec seulement deux roues, si ma vie en dépendait.
Maintenant, mononc, je fais du vélo dans des conditions bien différentes de celles de l’aréna de Chibougamau. Et la dernière fois remontait bel et bien dans la ville de mon enfance, que j’ai quittée à l’âge de treize ans.
Des gros camions. De la bouette. Des motos. Des poules. Du foin. Mais pas de stress. Plus de stress, rupture de stock.
J’ai réussi.
J’ai pris mon vélo pour la première fois à sept heures du matin. La deuxième fois, à sept et demie. La troisième fois, à huit et demie. La septième fois, ben c’est différent, c’était à quatre et demie, j’étais très fatiguée, j’avais fait du vélo toute la journée. Mais je suis tout de même allée rouler dans les villages avoisinants, pour la première fois.
Tous mes sens veulent se remémorer ce que j’y ai vu. J’essaie de graver l’image de ces rues cahoteuses, des champs sous la lueur du crépuscule, l’odeur de fumée, la musique techno à tue-tête émergeant des fenêtres des maisons (sans portes; toute la famille assise devant la télé reçoit la boucane des bicyk à gaz). Je veux me rappeler toute ma vie qu’un papa m’a rattrappée de justesse, le temps d’une photographie avec son fils, pour immortaliser le passage exceptionnel d’une étrangère dans les environs. Je veux me souvenir du rat mort à côté des pastèques, du tofu frais et des gros ménés sautillants dans un panier d’osier, au marché. Du nuage de poussière derrière lequel le soleil orange vif se couchait, près du Temple.
C’est l’fun le vélo.
…sauf quand on arrive à l’intersection d’une grande route sans de feu de circulation, à l’heure de pointe, pour se rendre au supermarché. Et qu’on revient en fin soirée, le sol plein de caca de cheval éclairé par les phares des motos qui, on prie fort pour, ne nous écraseront pas. Mais ça, ça n’arrivera plus JAMAIS.
Merci, Martial.

dimanche 4 novembre 2007

Karaoke



« On passe tous par là.
- J’imagine.
- On voit tous des choses qui nous choquent, on est tous confrontés à nous-mêmes. Ça fait partie de l’expérience, faut voir ça de manière constructive.
- Je vois ça de manière constructive. Je le vis, c’est tout. J’aimerais ça prendre quelques heures pour faire un bilan et me donner des objectifs. Mais tu sais quoi? Je finis ma journée, et je veux soit dormir, soit me vider complètement le cerveau. Je n’ai même pas l’énergie pour faire quoique ce soit de productif, j’ai juste besoin d’évacuer de mon esprit tous les facteurs d’agression externes et internes. J’ai pas l’énergie pour faire du jogging non plus. Anyway, jogger quinze minutes ici revient à fumer un paquet de cigarettes, c’est tellement pollué. »
Kate nous interrompt en déposant des M&M sur mon laptop.
« Happy Halloween! », dit-elle en se versant un verre de vin blanc.
Le temps qu’il faut pour que Rémy replonge dans Top Gun.
« … je la pogne pas, la mode des moustaches, dans les années 80.
- Veux-tu un verre, Gen?
- You bet. C’est l’Halloween, faut trinquer.
- Donc, tu viens avec nous?
- Goddamn it. J’ai pas envie de sortir.
- C’est à huit pas. Vraiment, on sort dehors, le temps de crier «Tout l’monde tout nu» pis on est rendus.
- …
- …
- C’est combien, une bière?
- 5000 Dongs, je pense. L’équivalent de trente cennes la quille.
- Ok, j’embarque. J’espère juste qu’ils ont pas seulement un répertoire vietnamien.
- t’inquiète pas. »
Sous la pluie, Rémy, Kate, Kitty, Janet (ma coloc’ de chambre) et moi nous rendons dans une taverne pleine de néons, à un pas, effectivement, de notre Peace House. Dans une pièce isolée, sur de gros sofas en cuir brun, nous nous éparpillons autour d’une petite télé, tapottons sur le micro, parcourons la gargantuesque liste de tounes à la télécommande.
Sans étonner personne, Rémy casse la glace : « Depuis quelques années, je guide des jeunes Québécois pour un voyage saisonnier New York. Et à tous les ans, quand nous arrivons dans la grande pomme, le chauffeur et moi nous défonçons les cordes vocales à l’intercom sur New York, New York. J’en ai tellement marre que, pour vous montrer mon amour, je vais faire exactement la même chose ce soir. »
Les hauts-parleurs font vibrer le plancher, la serveuse vient claquer la porte pour mieux continuer sa besogne, non sans provoquer nos éclats de rire. « J’ai la pire voix de la terre, faut ben que j’en profite! », ajoute Rémy.
Après sa prestation illuminée s’ensuivent Ghostbusters (pour demeurer dans le thème de l’Halloween), Paint it black, Dancing queen, Come on Eileen, Wannabe (oui oui, des Spice Girls), Africa, Eye of the tiger, Our House, Billy Jane, toutes merveilleusement accompagnées d’une orchestration à base de xylophone, ainsi que d’extraits vidéo montrant des chutes, des jellyfishs et des messieurs asiatiques s’obstinant candidement à côté d’une laveuse. Le SUMMUM du quétaine.
Kitty cherche SA toune avec acharnement. Ne la voyant apparaître à nulle part dans le répertoire de chansons américaine, son alternative consiste à en trouver la version cantonaise. Miraculeusement, parce que c’est Kitty, elle y parvient.
Les sous-titres chinois défilent à l’écran, « Kitty, es-tu vraiment capable de lire ça »? « Pas vraiment, répond-elle lors d’un intermède à la flute, en faite j’improvise un peu. »
Alors que les grosses bières commencent à avoir l’effet escompté et que nous commençons à manquer d’inspiration, notre serveuse interrompt nos performances, armée d’un dictionnaire anglais-vietnamien pour mieux nous foutre dehors (dix heures et demie, c’est l’heure du dodo pour tout le monde). Nous décollons nos membres engourdis des sofas en cuir brun, payons nos consommations et quittons, à son soulagement manifeste.
Janet et moi demeurons quelques minutes sur le perron de la Peace House, pour discuter de conservatisme religieux en Australie (sa terre d’origine), du port du hidjab et d’accomodements raisonnables, gymnastique intellectuelle bien opposée à notre soirée karaoké.
Avant le dodo, juste après le brossage de dents, je lui manifeste le soulagement que j’ai éprouvé à chanter Big in Japan à tue-tête, avec une bonne bière.
« On a tous besoin de décrocher. », répond-elle. « …et de bien dormir, aussi. Bonne nuit. »

Les lumières éteintes, un souvenir me revient brusquement en tête.
Il y a presque un an, j’ai fait un travail de session sur le film « Lost in translation », travail qui suivit chronologiquement de près mon fameux cours de sushis. L’une de mes scènes préférées était celle où les personnages interprétés par Bill Murray et Scarlett Johanson déhambulent dans les rues de Tokyo en pleine nuit, pour une soirée karaoké. Malgré le nombre incalculable de fois où j’ai visionné ce film, je ne m’en suis jamais lassée.
D’accord, ma petite taverne à Saint-Meu-Meu-Wouf-Wouf-des-Viets avec ses néons, ses sofas bruns et ses méduses était beaucoup moins trendy que le fameux bar de Tokyo.
Tout de même.
Je pouvais dormir là-dessus, avec un grand sourire.

jeudi 1 novembre 2007

coloriage

Je n’ai pas encore fait développer les photos des enfants.
En faite, parmi les commissions urgentes, qui demanderont plusieurs heures de mon temps – investi, majoritairement, dans le transport en commun – , voici :
- Acheter des draps. Si la chaleur était suffoquante à mon arrivée, maintenant, y mouille et y fait frette; je suis tannée de me réveiller la nuit pour m’envelopper dans ma serviette.
- Acheter des gougounes. La loi de la gravité veut que l’eau qui coule dans le lavabo se retrouve presque immédiatement sur mes pieds, je me fais encore avoir (la tuyauterie, on compte pas là-dessus). Le sol des salles de bain est toujours mouillé - dois-je rappeler qu’aucune distinction physique n’existe ici entre la douche et la salle de bain, en totale harmonie l’une avec l’autre, comme le Yin et le Yan; l’eau vaque, feng-shui-euh-ment, dans toute la pièce.
- Acheter un petit sac, tout petit, qu’on peut cacher dans le d’sous d’bras. Dans les autobus bondés, je ne veux pas traîner quelque chose de trop volumineux, mais j’en ai également marre de fouiller dans la pochette secrète de mon mollet au milieu de tout ce beau monde bridé.
- Acheter des snacks et des fruits. J’en ai assez de toujours manger des toasts aux pinuts/marmelade avec un café instantané.
- Acheter une carte de la ville. Parce que c’est la chose la plus utile à avoir, en ce moment.
- Acheter un dictionnaire français/vietnamien. Parce que c’est la chose la plus utile à avoir après la carte de la ville.
- Acheter un vietnamien tout court, finalement. Aye toi, va me chercher à manger, et que ça saute.

***

Il mouille.
Je vais au cours, sans les photos pour faire du bricolage.
Les enfants ont une gueule de pluie, et l’enseignante me fait une face de bœuf. En me voyant arriver, c’est à peine si elle tire les lèvres légèrement vers les extrémités de son visage, je pense pas qu’on puisse appeler ça un sourire. Et quand elle me dit bonjour, je sais pas si je peux appeler ça un murmure. Elle est assise derrière son bureau, silencieuse.
Et les enfants colorient tous, encore, le même putain de chien.
Je passe à côté de chacun d’entre eux, j’essaie de séparer mon temps égal. Je regarde le coloriage, et j’essaie de mesurer le degré de participation nécessaire. Difficile à évaluer.
« Ils ont besoin d’aide pour développer leur motricité », m’a-t-on dit.
« Ce type de stage est l’occasion idéale pour développer ta créativité et ton sens du leadership », m’a-t-on aussi dit.
Est-ce que je manque VRAIMENT d’initiative, ou est-ce que je redoute, par exemple, d’entrer en classe avec mon radio-cassette pour dire : « Enweye, on joue à la chaise musicale! », quand juste les yeux de la prof remettent en question ma raison d’être venue au monde?
On s’entend que, si on considère mon niveau de compréhension de ce qui se déroule dans cette pièce, je serais classée à un degré bien inférieur à celui des élèves auxquels je suis sensée enseigner les joies de la motricité.
La prof ne me regarde même pas.
Je suis soudain tellement, tellement à bout de fatigue que j’ai envie de me coucher sur le plancher. Au lieu, je me dis : bon, tentons de communiquer. Je vais voir la prof, qui a l’air si plongée dans ses lectures, lui demande s’il y a quelque chose que je puisse faire pour elle.
« Oui », dit-elle, avec la douceur d’une brise dans les feuilles des palmiers.
« Aide-les à colorier. »
Ok. Pouvez-vous, s’il-vous-plait, m’enseigner la manière vietnamienne d’AIDER quelqu’un à colorier? Genre, je pogne le poignet pis je zigonne pour lui faire faire des barbots?
Parce que, ma manière à moi serait de dessiner des bigoudis au chien, mais est-ce que j’offusque quelqu’un en faisant ça, ici?
Si seulement j’avais un minimum de vocabulaire pour donner des directives.
…D’ailleurs, est-ce que je peux donner des directives, est-ce que je suis en position d’autorité? Est-ce que je pourrais dire au p’tit gêné, celui qui a rasé huit crayons de la même couleur: je veux PAS que tu colories le chien en rouge, fais-le dont beige? Pis tu vois, sur cette page-là, y’a des pointillés. Au lieu de barbouiller n’importe où, pourquoi tu tracerais juste pas une ligne pour relier les pointillés? Essaie de pas dépasser, pèse moins fort sur le crayon, garde la même couleur pour les pattes pis les oreilles, j’ai le droit, moi, de dire ça?
Et même si je pouvais le faire, come on, C’EST QUOI LE RAPPORT? Est-ce que j’ai vraiment fait deux jours d’avion pour chialer sur la façon dont un enfant dessine? Est-ce que j’impose lourdement ma façon de faire occidentale, de manière subliminale, en faisant comprendre qu’un chien, c’est PAS rouge, et que t’es PAS sensé dépasser des liiiiiignes?
À un autre niveau: peut-être que les quelques heures passées en ces lieux ne font pas une juste rétrospective de l’année scolaire. Mais quand je vois cette classe, si hétérogène, où les élèves ont parfois mon âge, où certains ont l’air en parfaite santé physique et même mentale, je ne veux pas m’imaginer que tout ce qu’ils font dans une journée, c’est colorier.
Considérer cette possibilité vient me chercher dans mes trippes.
Ça me donne envie de casser des pots de fleur.

mercredi 31 octobre 2007

Comité d'accueil

Pour voir les photos - pas parfaites mais, tout de même, des photos - de mon comité d'accueil:

http://web.mac.com/genevievegd

...le serveur est trop pourri pour que je ne les publie ici.

mardi 30 octobre 2007

L'alchimiste

Un matin de septembre, il y a un peu plus d’un an, je suis allée suivre un cours de sushis. C’était mon cadeau de fête de papa et Isabelle. J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
Généralement les gens préfèrent quand on commence par la mauvaise.
Je n’ai fait des sushis qu’une fois. C’est comme la sauce à spaghat, c’est toujours meilleur quand c’est quelqu’un d’autre qui la fait. Comme mon papa. Peut-être que ce ne sont pas tous les papas qui font la meilleure sauce à spaghat du monde, mais il se trouve que je suis quand même en chicane de couple avec mes feuilles de nori, après seulement une date.
Bonne nouvelle : la journée où je suis allée suivre mes cours de sushis, ma vie a changé complètement. Pour le mieux.
À ce moment-là je travaillais comme serveuse chez Alexandre, cet espèce de resto français bourré de touristes sur Peel, où mon ignoble patron (je l’écris avec toute la liberté d’expression que ma patrie m’autorise : mon MÉPRISABLE patron) tentait d’entraîner des pitounes à plumer de millionnaires. Je ne rentrerai pas dans les détails, je n’ai plus d’énergie à mettre pour me souvenir de cette expérience, si ce n’est qu’elle m’a enseigné ce qu’était le VIDE, afin que je reconnaisse l’ennemi. J’étudiais à temps partiel en scénarisation, mais ce programme ne m’apportait pas l’ombre d’un accomplissement.
Voilà donc, je me pointe à mon cours de sushis, et je me trouve devant cette femme, grande, blonde, froide, imposante, avec son gros couteau japonais. Elle était l’une des trois femmes au monde à avoir souffert la formation complète, rituelle, traditionnelle du maître sushis (interdite aux femmes d’origine japonaise, mais demandant tout de même une grande connaissance de la langue et de la culture ainsi que plusieurs années d’une vie; voilà pourquoi son statut était si respectable). Par chacun des gestes gracieux par lesquels cette femme - à qui on avait seulement envie de dire oui madame - jetait sa pâte tempura dans l’huile bouillante, il transparaissait non pas seulement des années à se faire critiquer la manière dont elle coupait ses nigiris, non pas seulement un nombre incalculable de fois où elle a dû refuser d’admettre qu’elle était à bout de force, mais également des années à méditer, à purifier son âme et son karma.
J’avais devant les yeux Uma Thurman, dans Kill Bill 2.
Cette femme qui n’a pas seulement consacré une bonne dizaine d’années à la culture japonaise a traversé l’Asie au grand complet, de long en large, et consacre maintenant deux mois de chaque année à y faire du bénévolat.
J’ai dû discuter un quart d’heure avec elle, une fois que tous les élèves eûrent quitté la classe. Je garde beaucoup de souvenirs des fois où, en lambineuse professionnelle, j’ai eu des discussions privilégiées avec les profs. Celle-ci fût probablement la plus déterminante.
En un an, depuis, j’ai épuré ma vie, couche par couche, jusqu’à en venir à mon rêve. Je l’ai regardé sous toutes ses coutures, du moins, du plus près que je le pouvais.
Voilà, on n’est jamais complètement prêt, parce que si on était vraiment parfaitement prêt, on n’apprendrait jamais complètement. Je pense. Alors j’ai décidé que ça y était, pour le meilleur et pour le pire.
Puisque je suis une lambineuse professionnelle, comme écrit précédemment, j’étais encore en train de bouquer mes valises quand on a sonné à la porte pour m’amener à l’aéroport. Je n’avais pas eu le temps d’acheter de lecture pour mes – interminables – heures de vol. J’ai donc parcouru ma bibliothèque des yeux, et un livre s’est mis à briller comme du cristal.
J’ai pris l’Alchimiste, j’ai zippé, j’ai verrouillé, et je suis partie.


***

« Mon cœur craint de souffrir, dit le jeune homme à l’Alchimiste, une nuit qu’ils regardaient le ciel sans lune.
- Dis-lui que la crainte de la souffrance est pire que la souffrance elle-même. Et qu’aucun cœur n’a jamais souffert alors qu’il était à la poursuite de ses rêves, parce que chaque instant de quête est un instant de rencontre avec Dieu et avec l’Éternité. »

J’ai reçu l’Alchimiste en cadeau suite à mon premier départ, le premier pas vers un rêve, quand j’ai quitté la petite ville du Nord (tsé, là, celle qui est tellement loin qu’elle tient de la légende – voir, du cauchemar). Il s’est passé huit ans sans que je ne le lise et je suis convaincue d’avoir choisi le meilleur moment pour m’y consacrer.

Pour ceux qui n’ont jamais lu l’Alchimiste (de Paule Coelho), je résume : un berger espagnol fait un rêve de pyramides. Il décide d’affronter l’inconnu pour aller résoudre une énigme se trouvant en Égypte, l’énigme de sa Légende Personnelle - ce récit écrit exclusivement pour lui par la Main Créatrice. À chacune de ses escalles, il perçoit de mieux en mieux des codes précis, instruments de l’Âme universelle. Ceux-ci se décryptent par l’intuition, l’écoute de son cœur pour reconnaître les signes.

Je vois des maudits signes partout.
Je vois même le livre en soi comme un signe.

À plusieurs milliers de kilomètres de chez moi, je régresse de dix ans, quinze ans, je deviens dépendante de tout le monde, vulnérable, toute nue. Nicholas m’a dit : « Quand tu vis une première immersion en Asie, tu dois désapprendre tout, et recommencer. »
Quand on a tout à réapprendre, c’est immanquable, on prend conscience des endroits où, naturellement, on bûche, on s’enfarge, on traîne de la patte. Toutes mes faiblesses (tous mes défis, pour être positive), je les ai en PLEINE YEULE, à cent kilomètres à l’heure. C’est une occasion en or pour les comprendre et les dépasser. Encore cela ne se fait-il pas par magie, c’est beau en parler, maintenant je le vis.

Un jour, je suis revenue d’un cours de sushis en gambadant parce qu’une femme exceptionnelle m’avait remis sur la route d’un vieux rêve, rêve qui s’était endormi main dans la main avec une grande peur. J’ai pris un an pour me demander si j’étais prête à affronter les deux.

Je n’ai plus à me le demander.
Je n’ai plus le goddamn CHOIX.

Voilà, ce matin je suis dans un jardin, accroupie comme une grenouille, j’arrache des mauvaises herbes dans un grand carré de sable plein plein d’araignées. C’est très plate, bien sûr. Je ne peux que méditer – ou plutôt, je ne peux que TROP réfléchir. Immanquable, je ne peux taire les choses qui me manquent. Je réalise l’équart des réalités, la montagne à escalader. Et j’ai déjà mal aux jambes après trois minutes de jardinage.

J’ai quatre ans, pis j’m’en fous, j’fais pipi dans mes culottes; j’ai quatre ans, pis j’m’en fous, j’fais pipi partout.

Pis j’parle pas Vietnamien.
Goddamn it.

L’heure du lunch, je parcours à pieds les vingts minute de marche qui me séparent de la Maison de la Paix, où j’habite. C’est –tellement- poussiéreux. Les feuilles des arbres sont brunes, même les chiens (tsé, là, ceux qu’on MANGE) ne sont pas de la bonne couleur. Tout a l’air rouillé. Et tout le monde klaxonne. Pour RIEN. « Tiens, une âme qui vive, honk honk », c’est comme une façon de dire bonjour, sauf que c’est le contraire d’un bonjour, c’est un bonjour antipathique.
Comme je m’attendais à ce que ça arrive, la journée où j’ai signé le formulaire qui m’envoyait ici, aujourd’hui je file un mauvais coton (il y a des journées comme ça même en ce merveilleux pays qu’est le Canada).
J’ai besoin de recharger mes batteries pour l’après-midi à l’école.

J’ai visité ma classe la veille. Les enfants étaient charmants, bien sûr, et j’ai fait beaucoup de dessins. J’ai pu parcourir de long en large un cahier à colorier qui présentait le même chien dans plusieurs situations, genre, le chien fait de la popotte, le chien éteind un feu, le chien fabrique une cabane. Je sais pas pourquoi, tout le monde avait l’air de s’être mis d’accord pour colorier le chien en rouge.
Je voulais seulement savoir si ma job, c’était de faire du coloriage pendant deux mois et demie. Ne m’en déplaise, je voulais seulement savoir quels étaient les besoins de cette école, exactement. Rien n’était clair, pas même à travers les sages paroles de Monsieur Cuong (à qui je devais tout de même l’épisode du taxi).
Après un bon repas, Mo, l’une des organisatrices, décide de rendre les choses limpides et de m’accompagner pour l’après-midi.

Je broie du noir, un peu. Les choses ne vont pas comme je veux aujourd’hui et je me sens en wonder-symptômes-prémenstruels en reparcourant, en moto cette fois, les quelques kilomètres qui me séparent du Friendship Village.

Je ne mets qu’un pied dans la classe et tout mon méchant de pré-menstrues s’envole.
On m’avait dit que travailler avec les enfants handicappés était quelque chose de très, très difficile. Pourtant, quand je reçois un tel accueil, après un si bref échange n’impliquant que des rudiments humains de communication, wow. Je n’ai pas la naïveté de croire que tout sera rose et facile pour toujours, mais je constate la pureté, la candeur de l’échange. Une douche froide dans la poussière du Friendship Village.
Les institutrices se mettent en ligne devant la classe, tenant chacune un objet en mains qu’elles montrent aux élèves avant de les cacher dans leur dos (une tasse, une poupée, une balle, un gros gros poisson qui fait peur tellement qu’il est gros). Ça chante des chansons, ça applaudit.
I don’t get it.
…mais j’ai TELLEMENT de fun. Mo est pliée en deux. Moi aussi, et j’ai même pas besoin de savoir pourquoi. Je reçois trois tonnes de dessins et de câlins et c’est un remontant extraordinaire. On fait un train en s’accrochant au chandail de celui d’en avant; mon ami le champion d’arts martiaux agrandit mon t-shirt de trois tailles. Aujourd’hui encore, il fait sa star en nous présentant un pestack de breakdance (malade).
Je commence à tous les connaître, un peu.
À un moment donné, au milieu des jeux, je demande à Mo s’il n’y a aucun problème à ce que je prenne des photos des élèves en classe.
Elle me dit : « Encore mieux. Ils adorent se voir sur image; et toi, tu dois les aider à développer leur motricité. Voilà ce qu’on va faire : tu vas prendre plein de photos d’eux, et je sais exactement où les développer. Ensuite, tu ramènes les photos ici et tu aides les enfants à les découper et les coller pour en faire de grandes affiches à poser dans la classe. »
La mâchoire me décroche.
Mo, t’es écoeurante.
T’es mon alchimiste.
Et ces enfants me ramènent à l’Âme du monde.

Je rentre à la maison, et j’ai soudainement rattrappé trois jours sur mon décalage horaire.

Aujourd’hui, photo time; Gilles, watch out ;).